FRANCOISE BERNON

Déléguée générale du Labo de l'économie sociale et solidaire, Think Tank destiné à faire (re)connaître une économie plus respectueuse de l’Homme et de son environnement à travers échanges, réflexions et actions.

Vous dirigez le Laboratoire de l’Economie Sociale et Solidaire, quelles sont les missions concrètes du laboratoire ?


Je dirais d’abord que le Labo de l’ESS est un Think tank indépendant. C’est un laboratoire d’idées qui propose des solutions structurantes pour promouvoir l'économie sociale et solidaire. En même temps, il favorise la transition socio-économique et écologique en cours.


Comment cela se traduit concrètement ?


Nous étudions les initiatives développées par les acteurs de l’ESS sur l’ensemble du territoire; nous conceptualisons et accompagnons des sujets innovants prioritaires pour l’ESS ; en troisième lieu, le Labo favorise la compréhension de ces sujets par les décideurs pour obtenir des résultats concrets et susciter un changement d'échelle. C’est en quelque sorte une démarche Bottom-up, construite sur des initiatives citoyennes (cf shéma ci-joint).


Le Labo de l’ESS effectue aussi un travail de valorisation des initiatives à travers son site et l’ensemble des réseaux sociaux.

Selon vous, quel va être l’impact des nouveaux modèles d’ubérisation du marché du travail et de l’économie ?


Le terme d’Ubérisation ne me conviens pas car il limite l’économie collaborative à une forme d’organisation qui n’est pas celle que j‘aimerai défendre.


L’économie collaborative dans son ensemble forme un nouveau modèle de consommation où l’usage prédomine sur la propriété et qui prend tout son sens à l’heure du web social. Nous ne pourrons rien faire contre la numérisation  des échanges économiques et l’économie collaborative prend un poids considérable en bouleversant notre façon de consommer, de nous loger et de voyager. Le questionnement de ces nouvelles formes d’échanges économiques porte sur les incidences et l’impact qu’elle peut avoir sur le droit du travail, les questions de fiscalité, la propriété…


Comme pour l’ESS, il est important de clairement définir les frontières de la consommation collaborative : tout ce qui s’en revendique n’est pas nécessairement collaboratif.


Que voulez-vous dire ?


Qu’il existe un risque de récupération à partir d’idées initiales très vertueuses. Il y a aussi un risque de trop grande hétérogénéité d’acteurs et de modèles, pouvant conduire à une perte de lisibilité globale de ce qu’est réellement la consommation collaborative. C’est le premier rôle de l’Etat : poser une définition claire et acceptée par les principaux acteurs.


Par ailleurs comme l’a écrit Hugues Sibille dans sa Tribune du 20 juillet dernier dans le journal La Croix « Ne laissons pas l’économe collaborative au Capitalisme sauvage ». Il faudra vraisemblablement encourager des schémas de financement / de capitalisation hybrides pour permettre le développement des acteurs de la consommation collaborative qui répondent aux valeurs de l’ESS.


Vous parliez de risque de récupération à l’instant, mais il existe d’autres écueils ?


Tout à fait, notamment celui qui consisterait à trop vouloir reproduire des logiques de marché, avant d’avoir poussé à son terme la réflexion sur le modèle lui-même et les transformations à inventer. Il faut collectivement nous donner les moyens de bien comprendre, avant tout, quelle est la valeur ajoutée réelle de cette nouvelle économie (collaborative). Un « tropisme » trop prononcé pour le capitalisme financier pourrait constituer un frein, un risque pour le développement de la consommation collaborative.

L’un des programmes phares du Labo est le Pôle Territorial de Coopération Economique (PTCE),  Où en est ce programme à l’heure actuelle ?


Le  chantier sur les PTCE est certainement le plus avancé au Labo par sa reconnaissance dans les politiques publiques, sa compréhension par les collectivités territoriales et son appétence par les acteurs économiques de l’ESS et plus largement. Les PTCE sont en constante évolution : 1er appel à projet en 2013, article 9 de la loi ESS qui les reconnait comme un outil pertinent de développement territorial, et le lancement du 2ème appel à projets PTCE le 21 avril dernier à Bercy.


Comment cette évolution s’est réalisée si rapidement ?


Le travail d’accompagnement et de valorisation des PTCE entrepris par le Labo de l’ESS et ses réseaux partenaires depuis leur création a favorisé leur reconnaissance auprès des pouvoirs publics et légitimité leur pertinence et leur utilité en tant que levier favorable à un développement économique social et environnemental. Les PTCE s’inscrivent aujourd’hui sur presque tous secteurs d’activité (reconversion écologique, agriculture, restauration, BTP, etc.), et ne cessent de se démultiplier sur le territoire.


Le Labo de l’ESS poursuit son travail de caractérisation et est actuellement en train de construire un outil incontournable d’analyse de ces PTCE : une plateforme de valorisation et d’animation des PTCE. Cet « observatoire des PTCE » sera aménagé en trois volets, chacun destiné à un public précis. Son objectif est d’améliorer la visibilité des PTCE en proposant des données tant qualitatives que quantitatives, favoriser et renforcer la coopération inter-PTCE en créant un intranet PTCE, et enfin donner une place plus importante aux études rédigées sur le sujet en créant un espace réservé aux chercheurs, universitaires et experts intéressés par l’analyse des pôles. A la veille de l’annonce du 2ème appel à projets PTCE, il est essentiel de pouvoir mesurer ce que représentent les pôles, et être capable de répondre à des questions très simples : les PTCE représentent tant d’emplois, sont inscrits sur tel territoire, sont spécialisés dans tant de filières, etc., si nous voulons, à termes, qu’un troisième appel à projets PTCE puisse voir le jour.


L’axe de travail circuits courts et solidaires que le Laboratoire soutient et promeut y compris dans les domaines de la finance, la culture ou l’habitat interpelle par son originalité. Pouvez-vous nous parler de ce programme et de ses résultats ?


Il faut se souvenir qu’en mars 2012, un groupe de travail intitulé « Développer le concept et l’organisation des circuits courts au sens large : habitat, finance, culture, santé, éducation, alimentation. » avait été mis en place. Constitué essentiellement d’acteurs impliqués dans des initiatives de terrain, ce premier groupe a permis de structurer une approche économique ouverte des circuits courts de l’ESS, et d’identifier des initiatives entrant dans ce champ d’analyse. Cette première formalisation a mené à un document de publication en juin 2013.


Concrètement quel était l’enjeu ?


L’enjeu consistait à extraire les circuits courts de l’ESS d’une simple recherche de suppression des intermédiaires dans le domaine alimentaire, en les ouvrants aux valeurs de l’ESS et à tous les domaines d’activités. Des pistes d’organisation pour permettre leur développement furent proposées : constitution d’écosystèmes, connexions avec d’autres approches économiques, projets de territoire… Les propositions 2013 ont reçu un accueil favorable, de nombreux éléments allant dans le sens de notre réflexion et de notre diagnostic. Le LABO souhaitait affirmer les aspects incontournables des circuits courts. Pour développer leur reconnaissance et leur valorisation, un nouveau groupe de travail a été constitué en 2014, composé d’acteurs de terrain, d’élus, de chercheurs, d’accompagnateurs locaux…


Dans le même temps, nous devions améliorer la définition en prenant en compte les réactions du premier tome, et identifier les critères et trajectoires qui nous semblent aller vers une économie sociale et solidaire. Leur légitimité devait être prouvée, en montrant leur force d’impact sur divers axes. 


Vous avez réalisé une seconde publication à la suite de ce processus.


Oui, avec un triple objectif : d’abord, montrer les valeurs qui nous semblent essentielles, ainsi que les différentes trajectoires de circuits courts qui les mettent en application ; ensuite, mettre en lumière les apports des circuits courts, et leur prise en compte de toutes les externalités ; enfin proposer des pistes de développement des circuits courts, afin de renforcer la construction d’une économie plus sociale et solidaire, en s’appuyant sur des expériences réussies. Une charte rédigée à la suite de notre deuxième publication va nous permettre de développer ne communauté d’initiatives se revendiquant des CCES.


L’autre axe de travail du Labo concerne les outils financiers solidaires. De quoi s’agit-il exactement ?


La publication sur les outils financiers solidaires nous semblait incontournable pour présenter le panel des outils d’accompagnement développés par les acteurs de l’ESS. L’ensemble de ces outils, complémentaires les uns des autres, apportent concrètement des solutions pour faciliter le financement de projets jusqu’alors refusés par les banques. Il était aussi important d’expliquer que ces outils d’accompagnements ne sont pas alternatifs aux banques mais bien complémentaires. Les liens qu’ils ont su tisser avec les banques permettent à celles-ci d’évoluer et s’ouvrir à de nouvelles façons de travailler.


Ce travail est complété par un chantier important que nous développons actuellement intitulé «  banques et territoires ». A travers une expérimentation nous avons pu démontrer « les trous dans la raquette ». Il s’agit d’une importante zone grise de dossiers méconnus par les structures d’accompagnement et que les banques n’étudient pas car ils n’entrent pas dans leur grille de critères.


Nous nous apercevons aussi que les salariés des agences ne connaissent pas les partenaires des outils financiers solidaires.


Qu’est-ce qui est donc proposé pour combler ce déficit d’information et de connaissance ?


Plusieurs éléments : organiser l’acculturation des agents bancaires par exemple, permettre un accueil systématique de ces projets ou encore et la connexion avec les outils financiers solidaires. Ces leviers répondent à plusieurs objectifs :


Pour les créateurs et développeurs d’entreprises solidaires et de TPE : le développement d'une offre de crédits et de services associés mieux ajustée à leurs besoins et contribuant à leur développement.

              

Pour les acteurs des outils financiers solidaires : la reconnaissance et la valorisation de leur fonction d’intermédiation entre l’offre et la demande de crédit bancaire.

                    

Pour les banques : le développement de leurs activités vers de nouvelles clientèles puis, à partir de nouveaux modes de recueil et d'analyse de la demande, l'élaboration d'une offre de nouveaux produits et services adaptés.


Pour les élus : le renforcement du tissu économique et de la cohésion sociale des collectivités de la Région.


Le 15 décembre, a eu lieu le Séminaire national Politiques de la Ville et ESS à Plaine Commune, en Seine Saint-Denis. Quel était l’enjeu et que peut-on espérer d’une telle rencontre ?


Ce séminaire est organisé par un partenaire que nous connaissons bien le RTES, avec lequel nous travaillons depuis le début sur les PTCE et dont certains membres suivent nos travaux sur les CCES ou la TEC. Alors que les moyens mis en œuvre dans le cadre de la politique de la ville depuis des décennies il est bien de s’arrêter à l’apport spécifique et singulier des acteurs de l’ESS dans ces politiques. Le développement économique des territoires est au cœur de l’ensemble de nos programmes et nous pensons que notre travail de structuration de nos approches économiques facilite la compréhension par les décideurs de nos modes de fonctionnement.


A nous de faire en sorte que nos propositions soient comprises et reprise pour faciliter le changement d’échelle de l’ESS que nous portons.


Avez-vous annoncé des initiatives nouvelles en matière d'ESS ?


Oui, nous avons présenté un travail d’importance sur la transition énergétique citoyenne (TEC) avec huit propositions concrètes pour organiser son développement. Il n’existe pas à ce jour, en droit, de définition arrêtée d’un projet citoyen. La discussion demeure ouverte. Toutefois, plusieurs critères émergent, que l’on peut utiliser dans une logique de faisceau d’indices. On retiendra ainsi, outre la finalité d’intérêt général, une participation (majoritaire ou a minima minorité de blocage) des acteurs locaux (citoyens, collectivités, entreprises de l’ESS) au capital, qui assure une réelle participation à la gouvernance et une maîtrise au niveau local du projet. Ce qui n’est pas le cas pour un projet participatif classique, dans lequel un opérateur va ouvrir une partie minoritaire du capital ou de la dette (obligation ou emprunt) à des particuliers, sans participation (ou minime) à la gouvernance. Les retombées financières suivront le même distinguo : pour le territoire dans un cas, pour les investisseurs extérieurs dans l’autre.


Quelles sont les perspectives du Labo en 2016 ?


Entre autres projets, nous allons lancer un nouveau programme de recherche sur l’Emploi. Nous souhaitons analyser, approfondir et évaluer des initiatives pour généraliser un modèle conjuguant souplesse, autonomie, responsabilité et qualité du travail dans une économie solidaire. Le Labo de l’ESS souhaite proposer une analyse spécifique des nouvelles formes d’emploi, à travers l’étude d’expériences de terrain. Cette approche ascendante, propre à la stratégie du Labo de l’ESS, donnera une réelle plus-value aux analyses déjà pratiquées sur le sujet de l’emploi, car elles sont adaptées à des problématiques spécifiques et innovantes dans les réponses qu’elles apportent. Nous proposons de travailler ce nouveau chantier en trois temps :


- Mener une réflexion sociale et politique sur la question du travail ; casser la conception dominante de la croissance, de la productivité, et du salaire,


- Analyser plusieurs expériences concrètes de terrain,


- Faire émerger, à partir de la synthèse de ces études expérimentales, de nouveaux modèles économiques créateurs d’emplois stables ; analyser les notions de qualité de l’emploi en définissant de nouvelles unités de mesure de productivité.


L'Institut IRIDICE nouvellement créé soutient deux projets, Open Espace basé à Montreuil et qui met en relation des demandeurs d'emploi et des recruteurs ou entrepreneurs. Et l'application OE-Connect. Que pensez-vous de ces initiatives ?


C’est une initiative qui nous intéresse particulièrement dans la mesure où nous travaillons sur la question de l’emploi mais de manière ciblée. Ce que vous appelez l’économie vertueuse nous interpelle. Je pense que plus il y aura d’acteurs dans ce domaine mieux ce sera. J’espère que nous pourrons évoluer ensemble y compris avec certains de nos partenaires dont le GNIAC. Bonne chance à vous, et sans doute à nous.


Entretien réalisé par G. CABANES
Décembre 2015