JEAN BOURDARIAT

Vice-Président de L'EchangeHeure, association qui met à la disposition des acteurs du territoire un système d’échange de services basé sur une monnaie-temps, piloté et géré localement par les acteurs du territoire.

Jean, vous avez fondé L'EchangeHeure, association phare du système d'échange de temps et vous participez à un réseau de Time Banking européen. A l'heure des plateformes numériques, croyez-vous à l'utilité d'un outil fédérateur capable d'être utilisé par tous sur tous les territoires ?


Six plates-formes d’échanges de services contre du temps fonctionnent aujourd’hui dans le monde, avec pour chacune de 300 à 800 organisations locales utilisatrices. On peut dire qu’elles ont dépassé la taille critique qui permet d’avoir les meilleures chances de pérennité. Seule une petite fraction (quelques %) des échanges est réalisée entre les membres d’organisations différentes, utilisant la même plate-forme. Je pense que cette variété des plates-formes est une richesse, qui donne le choix aux organisations de choisir la plateforme qui leur convient.


Pour le futur, les échanges entre organisations différentes ne peuvent qu’augmenter, et ceci, d’autant plus que la situation économique et sociale montrera aux gens les avantages des échanges non marchands. C’est pourquoi il est nécessaire que les utilisateurs de plateformes différentes puissent échanger des services. C’est ce qu’un outil fédérateur devra permettre un jour.


Vous citez les principes d'Edgar Cahn comme une utopie pouvant devenir réalité. Est-ce que les monnaies temps peuvent graduellement transformer le modèle économique conventionnel vers un système dans lequel les échanges de services et de savoirs deviendront plus importants que le mécanisme d'achat ? 


Le système de marché avait pour but de donner plus de choix aux consommateurs et de faire émerger des producteurs spécialisés, excellents dans leur domaine, offrant des produits bon marché. On y est parvenu, mais à quel prix ! Nos contemporains ont été transformés en consommateurs passifs de produits, de services, de loisirs, toujours plus modernes, toujours moins chers. Les producteurs locaux qui ne se sont pas spécialisés à temps ont été écartés du marché, appauvrissant les territoires. Nous savons maintenant que nous n’en sommes pas plus heureux pour autant. L’acte d’achat, devenu compulsif, n’apporte pas le bonheur. 


Suivant le principe de réciprocité cher à Edgar Cahn, les monnaies-temps nous font redécouvrir notre voisinage, la proximité, la convivialité du lieu où l’on vit, la solidarité avec notre voisinage. Les réseaux d’échanges réciproques de services et de savoirs ont la capacité de recréer la confiance entre les personnes, de renouer le lien social disparu qui manque terriblement à nos sociétés fragmentées. Leur développement réduira l’importance exagérée accordée à la consommation.


A l'instar de Bruno Théret, pensez-vous qu'il faille envisager une hybridation du modèle des banques de temps avec celui des monnaies complémentaires locales ?


Les banques de temps et les monnaies locales complémentaires répondent toutes deux au besoin de recentrage des échanges économiques et sociaux sur le territoire. Leur principe de fonctionnement est le même : un système d’échanges avec une unité de compte qui s’affranchit de la monnaie officielle. Elles s’adressent toutes deux aux habitants, aux associations et aux professionnels du territoire.


Mais leur champ d’application est différent. Une monnaie locale est utilisée dans le champ de l’économie marchande, son objectif est de valoriser les ressources du territoire et d’orienter les échanges vers des biens et services respectueux de l’environnement et des habitants. La banque du temps est utilisée pour des échanges réalisés en dehors de l’économie marchande. Elle permet de valoriser le temps que nous tous consacrons à la famille, à l’amitié de voisinage, à l’éducation, au bien-être et à la solidarité, toutes activités qui ne peuvent pas être achetées avec des euros.


La complémentarité des monnaies locales complémentaires et des monnaies-temps est donc évidente. L’existence préalable d’une monnaie-temps peut même faciliter le lancement d’un projet de monnaie locale complémentaire en dotant les collectifs de moyens pour le réaliser.



Propos recueillis par G. CABANES

Juin 2016

Publications


  • Le développement et le futur des monnaies-temps
    Jean Bourdariat et Bruno Théret. Rapport « Mission Monnaies Locales Complémentaires » Deuxième partie, Avril 2015, pp 115-124.
  • Banque du temps : partenariat entre Nouvelles Voies et l’ÉchangeHeure
    Miroir Social. Interview d’Irina Jaubert. 24 février 2016.
  • Mettre fin à la monoculture économique qui nous appauvrit
    Edgar Cahn. L’EchangeHeure, 13 novembre 2015.
  • La banque du temps des aidants : un échange de services sans argent
    Miroir social. Interview de Malia Belkacem.
  • Ecotemps, une banque du temps ouverte
    Jean Bourdariat. (à paraître, juin 2016)